Geoffroy de Lagasnerie : repenser la gauche et la vie

Il y a des intellectuels qui commentent le monde.
Et puis, il y a ceux qui le dérangent.
Geoffroy de Lagasnerie fait partie des seconds. Philosophe et sociologue, il incarne aujourd’hui une des pensées les plus radicalement cohérentes, et les plus dérangeantes, de la gauche contemporaine.
Lire ou écouter Geoffroy de Lagasnerie, c’est faire l’expérience d’un déplacement brutal : tout ce qu’on croyait “normal” (la prison, la loi, la famille, la démocratie procédurale) devient soudain discutable. Et c’est là sa force : il ouvre des zones interdites de la pensée politique.

Analyse de Geoffroy de Lagasnerie

Sa manière de penser : efficacité, clarté, antagonisme

Geoffroy de Lagasnerie ne cherche pas à plaire.
Il parle dans les médias “cyniquement”, dit-il, non pour débattre, mais pour diffuser une autre grille de lecture politique.
Son langage est tranché, parfois frontal : “la police tue”, “la loi n’est pas la boussole”, “agir plutôt que s’exprimer”.
Chaque phrase est une provocation méthodique : elle oblige à penser.

Lui-même l’assume : il veut imposer un vocabulaire de gauche, contre la neutralisation du langage public. Là où le centre parle de “réformes” ou de “responsabilité”, il parle de “domination”, de “souffrance”, de “violence d’État”.
Cette clarté lexicale est stratégique : la bataille politique est d’abord une bataille du langage.

Une voix essentielle pour la gauche radicale

Dans Sortir de Notre Impuissance Politique (2020), Geoffroy de Lagasnerie part d’un constat simple : la gauche a cessé d’agir. Depuis trente ans, elle réagit, s’indigne, manifeste, mais ne transforme plus. Les grandes formes militantes (manifestations, grèves, sit-ins) sont devenues des rituels d’expression plus que des leviers d’action.
Pour lui, l’enjeu est clair : repolitiser le réel. Il faut recommencer à “faire”. C’est-à-dire créer des faits accomplis, imposer ses propres normes, mettre l’État sur la défensive.
Cette idée traverse toute son œuvre : agir, c’est produire du droit. Cédric Herrou, Carola Rackete, les lanceurs d’alerte: autant de figures qu’il cite comme preuves que la désobéissance fabrique la loi à venir.

Ce qui frappe chez lui, c’est la clarté stratégique. Là où beaucoup se perdent entre radicalité morale et pragmatisme électoral, il trace une ligne nette : pas de connivence, de la rupture, mais surtout de la confrontation.
Affronter les pouvoirs dans leurs arènes (l’Assemblée, les médias, le droit) pour obtenir des gains matériels, immédiats, mesurables : un SMIC augmenté, une retraite abaissée, une police dissoute, une école renforcée.
La victoire, dit-il, ne se célèbre pas dans le symbole, mais dans le réel.

Lisez mon article Sortir de notre impuissance politique : agir plutôt que s’exprimer pour en savoir plus sur ce sujet.

Penser autrement la loi, la justice et la répression

Son ouvrage, Par-delà le principe de répression (2025), radicalise encore sa pensée. Geoffroy de Lagasnerie y développe une critique systématique de l’appareil pénal et du réflexe punitif.
Pour lui, la prison ne protège pas la société: elle produit de la délinquance, en humiliant et en reproduisant la violence qu’elle prétend contenir.
Il invite à déplacer notre regard : au lieu de penser en termes de “crime” ou de “culpabilité”, il propose une politique des blessures.
Ce n’est pas la loi qui doit nous guider, mais la vie. Certaines actions légales tuent (accidents du travail, politiques migratoires), certaines actions illégales sauvent (désobéissance, secours aux migrants). La vraie question n’est pas la conformité, mais la souffrance.

C’est une philosophie profondément vitaliste et conséquentialiste : une société juste se juge à sa capacité à réduire la souffrance évitable.
Et cette exigence, il l’étend à l’État lui-même : un État exemplaire ne peut ni tuer, ni enfermer, ni humilier. La répression, loin de pacifier, entretient la violence.
La sécurité, écrit-il, “c’est la sécurité sociale”.
Cette inversion du sens commun (abolir la prison pour mieux protéger la vie) fait de Lagasnerie un penseur à contre-courant, et c’est précisément ce qui le rend essentiel : il ose formuler les impensables.

Lisez mon article Par-delà le principe de répression : mettre fin au punitivisme pour en savoir plus sur ce sujet.

L’amitié contre la famille : une politique des formes de vie

Dans 3. Une aspiration au dehors (2023), Geoffroy de Lagasnerie change d’échelle.
Il ne parle plus d’État ni d’institutions, mais de formes de vie. Et là encore, il pense contre les évidences.
La famille, dit-il, est la matrice du conservatisme : elle inculque l’obéissance, la hiérarchie, la peur du dehors. C’est le laboratoire de la personnalité autoritaire.
À l’inverse, l’amitié est un principe d’ouverture, de circulation, de vérité. Elle n’enferme pas, elle relie. Elle autorise la sincérité et la critique, sans rivalité ni pouvoir.

Lagasnerie propose littéralement de dé-familialiser la société : donner aux liens amicaux la même reconnaissance que les liens familiaux, inventer un “ministère de l’amitié”, repenser les politiques publiques à partir des formes d’attachement choisies.
Une théorie politique de la sociabilité démocratique : la démocratie naît de l’amitié, dit-il, comme la tyrannie naît de la famille.
Dans un monde saturé d’isolement et de “vie domestique”, il appelle à reconstruire des espaces de co-présence, de dialogue, de plaisir, et donc de résistance.

Lisez mon article 3. Une Aspiration au Dehors – Éloge de l’Amitié pour en savoir plus sur ce sujet.

Critiquer la démocratie : rouvrir l’imaginaire politique

Dans L’âme noire de la démocratie, Geoffroy de Lagasnerie pousse encore plus loin son geste critique. Après la prison, la loi, la famille et les formes de vie, il s’attaque à l’un des derniers grands tabous de notre culture politique : la démocratie elle-même.

Son idée n’est pas de défendre l’autoritarisme ou de regretter les dictatures. Elle est beaucoup plus dérangeante : et si la démocratie, que la gauche invoque souvent comme solution, faisait aussi partie du problème ? Le vote, la majorité, l’élection, le débat public, la souveraineté populaire : autant de notions que nous associons spontanément au progrès, mais que Lagasnerie invite à regarder autrement.

Ce qui l’intéresse, c’est ce que la démocratie autorise concrètement. Une majorité peut voter contre les droits d’une minorité. Une opinion fausse peut devenir une force électorale. Une politique mensongère, répressive ou écocide peut obtenir une légitimité simplement parce qu’elle a gagné les urnes. Lagasnerie nous oblige alors à poser une question brutale : une décision est-elle juste parce qu’elle est démocratique, ou doit-elle être jugée à ses effets sur les vies ?

Dans L’âme noire de la démocratie, il ne propose pas un retour en arrière, mais une ouverture : penser au-delà du vote, de la majorité et de l’opinion immédiate. Imaginer des institutions plus attentives à la vérité, aux savoirs, à la protection des minorités et à la réduction de la souffrance. C’est un livre difficile, parfois vertigineux, mais essentiel pour comprendre jusqu’où peut aller sa pensée.

Lisez mon article L’âme noire de la démocratie : faut-il encore croire en la démocratie ? pour en savoir plus sur ce sujet.

Pourquoi Geoffroy de Lagasnerie compte aujourd’hui ?

Parce qu’il réintroduit la pensée là où la gauche s’est souvent contentée de réagir.
Parce qu’il ose articuler l’action politique, la transformation des institutions et la révolution des vies ordinaires.
Parce qu’il pense l’État, la justice, la loi, la famille, la démocratie, ces piliers qu’on croyait intouchables, comme des constructions sociales qu’on peut démonter, refonder, réorienter.
Et surtout parce qu’il redonne à la gauche un horizon stratégique.

Écouter Geoffroy de Lagasnerie, c’est avoir l’impression d’utiliser des parties de notre cerveau politique qu’on n’avait jamais activées.
Il montre qu’il existe une autre façon de faire de la politique : moins morale, plus concrète. Moins bavarde, plus agissante.
Il nous apprend à sortir de l’impuissance, non pas par la colère, mais par la lucidité.
Et c’est cette lucidité, radicale, que notre époque a peut-être le plus besoin de réapprendre.

Pour plus d’article sur Geoffroy de Lagasnerie visitez ma catégorie Geoffroy de Lagasnerie.

2 commentaires

  1. Chouette découverte que cet espace de réflexion et d’information ! J’apprécie toujours la sincérité et la franchise apportées par la forme du blog. J’ignore si cet espace aura la chance de peser tel que souhaité, mais nul doute qu’il participe à enrichir un débat médiatique et sociétal monopolisé par l’idéologie dominante – grossièrement l’idéologie néolibérale et plus précisément les idées de droite majoritaires (nationaliste et conservatrice pour ce qui est des valeurs et de la culture, et libérale économiquement). D’ailleurs votre démarche et celle Lagasnerie, que je n’ai pas lu, sont très gramsciennes, avec les développements de Gramsci sur l’hégémonie culturelle. J’imagine que la filiation – ou du moins la proximité – vous est connue, sinon je pense que l’étude de sa pensée serait enrichissante pour votre réflexion. En tout cas, merci pour ce travail qui m’a permis d’apprendre plein de choses !

    • Merci beaucoup pour ce commentaire. Vous mettez le doigt sur un point essentiel : la bataille culturelle. Lagasnerie s’inscrit explicitement dans cette perspective, et votre référence à Gramsci est pertinente. C’est d’ailleurs une référence cité par Lagasnerie, je ne l’ai pas encore lu mais je m’intéresse à sa pensée depuis. L’idée d’hégémonie culturelle — la manière dont une vision du monde devient “naturelle”, évidente, dominante — éclaire en profondeur ce qui se joue aujourd’hui dans le débat public, saturé de catégories néolibérales ou nationales-conservatrices.

      Je ne sais pas non plus si cet espace “pèsera” au sens strict, mais je fais de mon mieux :). L’objectif est de produire des outils conceptuels, des analyses et des récits alternatifs pour fissurer ce qui semble aller de soi. C’est exactement ce que visent Gramsci, Lagasnerie et, plus largement, toute tentative de réarmer intellectuellement la gauche.

      Ravi que ces textes vous aient été utiles. Et merci à vous d’avoir pris le temps d’alimenter la réflexion.

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