Face à un monde injuste, Geoffroy de Lagasnerie propose un retournement radical : repenser la politique à partir de l’action, de l’efficacité et non de la conformité morale. Dans Sortir de notre impuissance politique, il ne cherche pas à réenchanter le militantisme, mais à lui redonner sa puissance opératoire. Pour lui, la gauche s’est enfermée dans un cycle d’expression sans conséquence : elle parle, manifeste, débat, mais agit rarement de manière à transformer le réel.
Si vous souhaitez en savoir davantage sur Geoffroy de Lagasnerie, je vous renvoie à mon article qui lui est dédié Geoffroy de Lagasnerie : repenser la gauche et la vie.
Analyse de Sortir de notre impuissance politique
La politique comme action, pas comme expression
Lagasnerie distingue deux gestes politiques : s’exprimer et agir. La manifestation, la grève, la pétition sont devenues des formes de communication. Elles affirment une position mais ne déplacent plus les structures de pouvoir. À l’inverse, l’action directe, qu’il s’agisse de Cédric Herrou accueillant des exilés ou de Carola Rackete brisant le blocus migratoire, modifie immédiatement les conditions matérielles d’existence. Produire des faits accomplis qui contraignent l’État à réagir, à créer du droit plutôt qu’à l’attendre.
Cette question du passage de l’expression à l’action traverse aussi Saint Luigi de Nicolas Framont, où la violence capitaliste oblige à interroger l’efficacité réelle des réponses politiques traditionnelles : voter, manifester, dénoncer, attendre, sans jamais réussir à imposer un coût aux dominants.
Ce déplacement repose sur une idée simple : une politique se juge à ses effets sur les corps, pas à sa conformité aux procédures. La justice prime sur la légalité. Le vote, la délibération, la représentation ne valent que s’ils réduisent la souffrance, prolongent la vie, protègent les plus vulnérables. En cela, Lagasnerie se situe dans une tradition conséquentialiste : la moralité d’un acte ne dépend pas de son intention, mais de son impact réel.
Nommer la guerre sociale
Pour Lagasnerie, notre époque est celle d’une guerre sociale invisible. Les réformes néolibérales, les politiques d’austérité, les inégalités de santé ou les retraites repoussées sont autant de décisions politiques qui tuent à bas bruit. Il propose de nommer “crimes du capitalisme” ces violences institutionnelles, au même titre que celles qui sont pénalement qualifiées de crimes d’État. Décrire les morts au travail ou la misère sociale comme des “effets collatéraux” est, selon lui, une forme de déni moral.
Sortir de notre impuissance politique, c’est donc changer le langage : appeler guerre ce qui est guerre, nommer crime ce qui tue, même sans armes. Ce geste linguistique redéfinit la perception du réel et rend possible une action politique à la hauteur de la violence subie.
Cette idée, que le pouvoir passe d’abord par les mots est au cœur de la bataille culturelle que je développe dans Pourquoi la gauche perd la bataille du langage.
Repenser la légitimité et la désobéissance
Dans ce cadre, la désobéissance civile ne suffit plus. En acceptant implicitement la souveraineté de la loi qu’elle conteste, elle reste un geste de loyauté inversée. Lagasnerie appelle plutôt à un conflit de souveraineté. Il ne s’agit pas de désobéir, mais de produire une autre normativité. Quand un acte juste (sauver un migrant, héberger un sans-papiers, bloquer une usine polluante) viole la loi, c’est la loi qu’il faut interroger, pas l’acte. L’État de droit ne doit pas être une fin en soi, mais un moyen au service de la justice.
La démocratie, dans sa forme procédurale, ne garantit pas la justice. Elle peut même devenir l’instrument de l’injustice lorsqu’elle protège les dominants. Lagasnerie défend la possibilité qu’une minorité juste vaille plus qu’une majorité injuste, comme les abolitionnistes face à la peine de mort ou les résistants face à la légalité pétainiste.
Cette critique de la démocratie procédurale trouve son prolongement le plus radical dans L’âme noire de la démocratie, où Lagasnerie interroge directement le vote, la majorité, l’élection et l’idée même de souveraineté populaire.
Cette conception radicale de la légitimité politique redonne une profondeur éthique à l’action. Ce n’est pas la conformité qui fonde la vertu, mais la réduction de la souffrance réelle.
Lorsque toute voie politique est neutralisée, la résistance cesse d’être un choix moral pour devenir une nécessité. Cette tension traverse aussi certains récits contemporains, notamment Une bataille après l’autre, qui met en scène des personnages acculés par une violence institutionnelle devenue permanente.
Reprendre les institutions
Contrairement à une partie de la gauche, et notamment François Bégaudeau, qui se méfie des appareils d’État, Lagasnerie appelle à les infiltrer. L’université, la magistrature, les grandes écoles, le droit : ces lieux façonnent les habitus qui gouverneront demain. Quitter ces institutions, c’est abandonner le pouvoir de les transformer. Il plaide pour investir la formation, la jeunesse, les professions d’autorité pour y implanter des réflexes critiques et égalitaires.
Cette bataille culturelle se joue dans les curriculums, les concours, les manières de parler et de penser le monde. Former des juges, des professeurs, des cadres publics sensibles à la justice sociale, c’est préparer les politiques de demain. Pour Lagasnerie, la politique n’est pas une succession d’événements mais une guerre de temporalités. La droite gouverne aujourd’hui avec les idées qu’elle a formées il y a trente ans. Sortir de l’impuissance, c’est retrouver ce temps long.
Le courage de la fracture
Enfin, Lagasnerie assume une politique du conflit. Il récuse l’idée que toutes les opinions se valent, ou que le débat serait le lieu de la vérité. Le débat médiatique, dit-il, est une scène d’impuissance : il sert à neutraliser les rapports de force sous couvert d’échange. Il appelle à une “censure sociale” volontaire : cesser de participer à des arènes qui ne visent qu’à désarmer la critique, créer des espaces autonomes de pensée, des publics cohérents, des milieux de production intellectuelle indépendants.
Ce refus du consensus n’est pas une fermeture : c’est une manière de protéger la radicalité du discours de gauche, de préserver un langage de vérité dans un monde saturé de faux équilibres.
Sortir de notre impuissance politique: vers une politique du réel
Sortir de notre impuissance politique est donc un manifeste pour une gauche qui assume le conflit, l’efficacité et la responsabilité. Il ne s’agit plus de “témoigner” mais de transformer, plus de s’indigner mais de construire. La seule question valable, pour Lagasnerie, est : cela réduit-il la souffrance ? C’est à cette aune qu’il mesure la valeur d’un acte, d’une loi, d’un mouvement.
Derrière son ton analytique, le livre est traversé d’une espérance rare : celle d’un retour du courage politique. Non pas le courage de la parole, mais celui de l’action. De la désobéissance créatrice. De la vérité.