Pourquoi la gauche perd la bataille du langage

Pendant longtemps, la gauche a cru que la politique se gagnait avec des faits, des chiffres et de la raison.

Face aux discours xénophobes, elle répondait par des statistiques. Aux fantasmes sécuritaires, par des études. Et face aux slogans, par des graphiques.

Mais pendant qu’elle expliquait, l’extrême droite imposait les mots.

Et en politique, celui qui impose les mots gagne la bataille du langage, et donc la bataille culturelle.

Faute de récits puissants, la gauche laisse le terrain symbolique à la droite, alors que des œuvres comme Une bataille après l’autre montrent qu’un autre imaginaire est possible.

La bataille du langage, ce n’est pas une métaphore

Parler de bataille du langage est une réalité matérielle.
Les mots que nous utilisons décident :

  • de ce qui est pensable
  • de ce qui est légitime
  • de ce qui devient évident

George Orwell, dans 1984, le montre bien : ce qui ne peut pas être dit ne peut pas être pensé, et inversement.

Quand l’extrême droite parle de “wokisme”, elle crée une caricature. Quand elle parle d’“islamo-gauchisme”, elle recycle un vieux fantasme de complot, héritier du judéo-bolchévisme. Et quand elle parle d’“éco-terrorisme”, elle transforme la désobéissance climatique en menace sécuritaire.

Et le pire, c’est que ces mots circulent. Ils entrent dans les médias. Puis dans les débats. Puis dans les conversations ordinaires.

Ce processus est directement lié au cadrage médiatique et au mythe de la neutralité, que j’analyse dans cet article : Pourquoi la neutralité journalistique est une illusion.

La bataille du langage est déjà perdue quand tout le monde parle avec les mots de l’adversaire.

Le piège de la “bonne réponse”

Prenons un exemple classique : l’immigration.

L’extrême droite affirme : “Il faut réduire l’immigration pour gagner de l’argent.”

La gauche répond : “Faux, l’immigration rapporte plus qu’elle ne coûte.”

Et elle croit avoir gagné. Et en effet, des dizaines d’études existent pour démontrer cela. Mais en réalité, elle a perdu.

Pourquoi ? Parce qu’en répondant ainsi, elle accepte le cadre implicite : la valeur d’un être humain se mesure à sa rentabilité économique.

Or ce cadre est déjà une victoire idéologique de la droite. On ne devrait jamais avoir à justifier l’existence d’une personne par ce qu’elle “rapporte”.

La bataille du langage ne se joue pas dans la véracité des chiffres, mais dans la définition des questions.

Débunker, c’est souvent diffuser

Face aux fake news, la gauche a développé un réflexe : le débunk.

Le problème, c’est que le mensonge va plus vite que sa réfutation. Une fake news prend dix minutes à devenir virale. La démonter prend des jours. Et la vidéo de débunk fera toujours moins de vues que la rumeur sensationnelle.

Mais surtout : en répondant, on répète. En démentant, on propage. En contestant, on fait exister.

Geoffroy de Lagasnerie l’explique très bien, il faut rétablir une forme de censure contre les idées nauséabondes d’extrême droite, et j’ai d’ailleurs écrit un article sur son livre : Sortir de notre impuissance politique.

Reprendre le pouvoir sur les mots

La bataille du langage ne se gagnera pas en corrigeant les slogans de la droite. Elle se gagnera en imposant d’autres mots, d’autres cadres, d’autres récits.

Il faut cesser de parler :

  • de charges et parler de cotisations
  • de clandestins et parler de personnes
  • de sécurité et parler de sécurité sociale
  • de coût et parler de droits

Cette bataille des mots concerne aussi la manière de nommer l’adversaire social. Parler des “riches”, des “élites” ou des “décideurs” ne produit pas le même effet politique que parler de bourgeoisie. C’est ce que montre Nicolas Framont dans Saint Luigi de Nicolas Framont, où nommer la bourgeoisie permet aussi de rendre visible la violence du capitalisme.

Il faut aussi inventer d’autres mots, d’autres termes, d’autres moyens de penser. Dans Par-delà le principe de répression, Geoffroy de Lagasnerie propose par exemple de parler de “blessures” plutôt que de “crimes”.

La gauche ne manque pas d’idées. Elle manque de mots

La gauche est faible parce qu’elle parle avec les concepts de ses adversaires.

Tant qu’elle répondra dans le langage de l’extrême droite, elle jouera sur son terrain. Et sur ce terrain-là, elle perd toujours.

La bataille du langage c’est la condition de toute victoire politique.

Cette emprise du langage sur nos perceptions s’inscrit dans une réalité plus large dont je parle dans cet article : Tout est politique, même ce que nous croyons intime.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *