Je verrai toujours vos visages (2023) en adressant la justice restaurative nous met devant ce que nous n’osions pas regarder en face. Il oblige chacun à mesurer l’écart entre ce que nous croyons vouloir et ce à quoi nous sommes réellement prêts en matière de justice.
Ce film est une mise en scène des visages, blessés, heurtés, abîmés, et de ce qu’ils deviennent lorsqu’ils acceptent enfin de se regarder. La justice restaurative, telle qu’elle est filmée par Jeanne Herry, n’est pas une utopie abstraite : elle est une expérience très concrète, fragile, risquée, souvent inconfortable. Et c’est précisément pour cela qu’elle crée un moment rare dans le cinéma français.
La justice restaurative, ou l’affrontement avec ce que nous préférons éviter
Le film s’appuie sur les dispositifs de justice restaurative ouverts en France depuis 2014 : des cercles de parole où victimes et auteurs de délits violents peuvent se parler, accompagnés par des médiateurs formés. Cette simple phrase suffit déjà à cristalliser le conflit moral : comment peut-on imaginer mettre face à face celui qui a souffert et celui qui a causé la souffrance ? Pourquoi leur offrir un espace commun ?
C’est là que le film prend toute sa valeur. Il montre que la justice restaurative n’a rien d’angélique. Elle cherche pas à laver ses péchés. Elle ne demande pas de pardonner. Elle met seulement en présence deux humanités qui, jusqu’ici, ne se regardaient qu’à travers le filtre de la procédure pénale.
Ce que dévoile le film, c’est la possibilité de voir la parole crée une brèche dans l’idée de la vengeance. Non pas pour effacer la douleur, mais pour permettre de vivre avec elle.
Le film face à notre réflexe punitif
Nous savons tous que notre premier pensée est punitive. C’est un réflexe ancien, profondément humain : faire souffrir pour compenser la souffrance. Et le film ose poser cette question si difficile à formuler : est-ce que punir répare vraiment ?
Si mon enfant était tué, est-ce que je souhaiterais que son meurtrier soit réhabilité ? Est-ce que je pourrais accepter qu’il vive librement un jour, même si je suis certain qu’il ne recommencera jamais ? Suis-je un mauvais humain si je refuse ? Ou simplement un humain normal ?
Ces questions traversent le film sans jamais être posées. Elles existent dans les silences, dans les tremblements de voix, dans les reculs du corps. Elles révèlent ce que propose réellement la justice restaurative : déplacer le centre de la justice, de la punition vers la compréhension. Non pas comprendre pour excuser, mais comprendre pour empêcher que cela se reproduise.
Cette distinction, déjà centrale dans Par-delà le principe de répression de Geoffroy de Lagasnerie, prend ici une dimension sensible : la caméra rend visible ce que le concept abstrait du “punitivisme” produit en réalité dans les vies.
Si vous souhaitez en savoir plus, j’ai écrit un article sur Par-delà le principe de répression et la critique du punitivisme.
Un film qui montre que le crime n’existe jamais seul
L’une des qualités du film est de rappeler une vérité que nous évitons soigneusement : personne ne commet un crime sans motif. Nous aimons l’idée du “monstre”, parce qu’elle nous rassure. Elle nous permet de ne jamais nous demander ce que nous serions devenus dans une autre vie, dans un autre quartier, dans un autre destin social.
J’aborde ce sujet dans une autre analyse de film: American History X : un film antifasciste… aimé par les fascistes ?
Les auteurs ne sont pas des victimes, mais des êtres humains traversés par des facteurs sociaux, économiques, familiaux, psychiques, qui ont façonné leurs trajectoires. Et c’est là que la justice restaurative dépasse la justice classique. Elle interroge les causes au lieu de punir les seuls symptômes.
Je sors de là avec une idée dérangeante mais juste : nous n’avons aucun mérite particulier à ne pas commettre de crimes quand la vie nous a épargnés.
Une critique parfois sévère, mais révélatrice du malaise français
Certains, comme Libération, reproche au film une forme de pédagogie appuyée, presque trop bienveillante. C’est une critique honnête : on sent parfois la volonté de démontrer, d’expliquer, de convaincre. Mais ce reproche dit peut-être plus de nous que du film.
La justice restaurative est si étrangère à notre tradition pénale. Si peu compatible avec notre imaginaire de la punition. Qu’alors tout film qui la représente semble nécessairement “pédagogique”. Nous avons tellement intégré la vengeance comme horizon moral que filmer autre chose donne l’impression d’un spot de sensibilisation.
Et pourtant, ce film existe. Et il faut qu’il existe.
Pourquoi je verrai toujours vos visages est important ?
Je verrai toujours vos visages fait ce que la justice restaurative elle-même essaie de faire. Il rend possible une pensée que nous n’avions pas encore les mots pour formuler.
Il montre que la justice peut être autre chose qu’un rituel de souffrance. Il montre que la réparation est souvent plus humaine, plus exigeante et plus douloureuse que la punition.
C’est un film qui ne fait pas que “raconter” la justice restaurative. Il l’incarne. Il la rend vivante. Et, surtout, il nous met devant une évidence : ce n’est ni en punissant que nous guérissons, ni en enfermant que nous réparons, ni en détruisant que nous empêchons.
Et si Je verrai toujours vos visages est si important, c’est parce qu’il nous donne enfin l’occasion d’imaginer une autre manière de répondre au mal, qui ne soit ni la vengeance, ni l’oubli. Mais la rencontre, et la parole.
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