The Brutalist et le sionisme : quand une fin change le sens d’un film

Que faire d’un film quand on en sort avec deux sensations contradictoires : l’admiration et le malaise ? The Brutalist m’a laissé exactement là. D’un côté, une mise en scène somptueuse, une musique et une image qui s’imposent. De l’autre, une brutalité diffuse, pas seulement dans ce qui est montré, mais dans ce que le film nous fait encaisser.

Et au centre, Adrien Brody : impeccable. Il incarne László Tóth, architecte juif hongrois rescapé des camps, qui émigre aux États-Unis après la guerre et tente de reconstruire une vie, une œuvre, une dignité.

Petit aparté: Voir Brody dans ce rôle juste après l’avoir vu dans The Pianist, c’est comme avoir l’impression de le “suivre” à travers ces deux périodes historiques. Ce n’est pas rationnel, mais c’est une expérience de spectateur réelle : le cinéma fabrique des continuités mentales malgré lui.

Analyse et critique de The Brutalist

Un film sur l’exil plus que sur la religion

Ce qui frappe, c’est que le film parle finalement assez peu du judaïsme comme religion. Il montre surtout des Juifs comme étrangers, et même plus largement : comme corps déplacés, tolérés sous conditions, exploités quand l’occasion se présente.

Et là, The Brutalist est très fort : l’Amérique d’après-guerre n’est pas le refuge moral qu’on fantasme parfois. Le film expose une violence sociale qui ne disparaît pas parce que la guerre est finie : mépris des immigrés, racisme ordinaire, antisémitisme, rapports de classe. Une brutalité structurelle, architecturale et sociale.

The Brutalist et le sionisme : l’ambiguïté qui reconfigure tout

C’est à la toute fin que The Brutalist et le sionisme deviennent inséparables.

Le film présente l’exil comme une impasse. Ils sont chassés, puis “accueillis”, puis humiliés, exploités, violentés. Ils n’ont pas vraiment d’autre choix que de fuir encore. Et quand surgit Israël comme horizon (à travers quelques dialogues, des repères historiques, et surtout la conclusion) quelque chose se referme. La question “où vivre ?” se transforme en réponse narrative : en Israël.

Le problème, c’est l’effet de cadrage : si tu racontes un trajet où des Juifs n’ont “nulle part où aller”, puis que tu termines sur Israël comme résolution, tu produis mécaniquement une conclusion émotionnelle : ils ont besoin d’un pays à eux. Et cette conclusion est un plaidoyer implicite.

Or aujourd’hui, on ne regarde pas cette fin sans contexte. On la regarde avec tout ce qu’on sait de l’histoire du conflit israélo-palestinien. Et nous savons qu’un projet de sécurité pour un peuple peut devenir un projet de domination pour un autre, selon la manière dont il est réalisé et maintenu.

Je veux le dire clairement parce que c’est important : je ne suis pas “contre” l’idée que des Juifs se rassemblent et vivent en sécurité sur un territoire. Ce que je refuse et critique, c’est que cette sécurité se construise au détriment d’un autre peuple : par dépossession, ségrégation, violence d’État ou nettoyage ethnique. C’est là que l’ambiguïté devient politiquement lourde. Le film active un ressort empathique très puissant, mais ne l’accompagne pas d’une réflexion à la hauteur de ce qu’il convoque.

Si le film choisit d’être politique, il doit aller au bout

La formule “ce qui compte, c’est la destination, pas le voyage” peut devenir un slogan dangereux dès qu’on l’applique à des histoires nationales. Parce qu’elle peut effacer la question centrale : quels moyens a-t-on utilisés pour atteindre cette destination ? Qui a payé ? Qui a été écrasé ? Qui a été effacé du récit ?

Une version plus radicale (et cinématographiquement cohérente) aurait été de boucler : montrer comment des victimes peuvent, dans certaines conditions historiques, devenir agents d’oppression. Non pour “accuser” les victimes, mais pour dire une vérité politique simple : la souffrance ne sanctifie pas automatiquement un projet, surtout quand ce projet reproduit les souffrances subies.

Un grand film, mais une grande responsabilité

The Brutalist est loin d’être un film de propagande. Il est trop conscient de la violence sociale pour être réduit à ça. Mais je crois qu’il est fragile. Sa fin est une validation, parce qu’elle laisse l’émotion conclure à la place de la pensée.

Et au fond, c’est peut-être ça le vrai sujet : certaines œuvres ne sont pas “sionistes” ou “antisionistes” comme un interrupteur. Elles produisent des effets politiques par leur récit, leurs ellipses, leurs silences. The Brutalist et le sionisme, c’est d’abord une question de montage, de morale. Qu’est-ce que le film nous fait désirer à la fin ? Qu’est-ce qu’il nous demande d’oublier pour que ce désir nous apparaisse comme une évidence ?

Cette ambiguïté n’est pas propre à The Brutalist. J’ai déjà analysé ce phénomène à propos du film American History X, œuvre antifasciste dont la réception varie radicalement selon les a priori idéologiques et ce que chacun choisit d’y voir.

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