Certains films traversent le temps sans perdre leur force. American History X par Tony Kaye (1998) en fait partie et reste l’un des films antifascistes les plus marquants du cinéma américain.
Mais plus de vingt ans après sa sortie, il reste un paradoxe : un film antifasciste que de nombreux spectateurs d’extrême droite citent comme leur œuvre favorite.
Comment une dénonciation de la haine raciale peut-elle être adorée par ceux qu’elle condamne ?
Ont-ils rien compris ? ou est-ce nous, à gauche, qui passons à côté de quelque chose ?
Un film antifasciste qui plonge dans la haine ordinaire
Dès sa première scène, American History X prend le risque de nous plonger dans la peau d’un néonazi.
Derek, jeune homme blanc, brillant et charismatique, est le produit d’un mélange explosif : frustrations économiques, ressentiment social, discours politiques simplistes et environnement familial délétère.
Le film nous met dans sa tête, dans sa colère, dans sa vision du monde… jusqu’à la nausée.
C’est précisément cette immersion qui rend le film si fort.
Il ne se contente pas de condamner le fascisme de l’extérieur : il nous montre sa mécanique interne, ses séductions et ses mirages.
Et c’est là toute la subtilité de son propos : comprendre le fascisme pour mieux le combattre.
Lorsque j’ai vu ce film pour la première fois, j’en suis sorti bouleversé.
Je l’ai noté 4,5/5 sur Letterboxd, conscient de son audace et de sa puissance.
Mais ma certitude a vacillé quand j’ai lu la critique d’un autre spectateur, se déclarant comme noir, qui l’a noté 0,5/5.
Pour lui, American History X n’est pas une œuvre antifasciste, mais une représentation raciste sous couvert de morale.
Il y voyait une glorification du bourreau, une esthétisation de la haine, et surtout : une rédemption offerte au raciste, jamais à ses victimes.
Si ça vous intéresse sa review est toujours disponible sur letterboxd.
Film antifasciste ou propagande ? La ligne fragile du cinéma politique
Le débat est légitime.
American History X prend un risque immense : celui de rendre le mal visible sans qu’il devienne séduisant.
Or, pendant la première moitié du film, la mise en scène musclée, intense, virile, rend Derek presque magnétique.
Pour certains spectateurs, notamment à l’extrême droite, cette première partie devient un fantasme identitaire : ils y voient un héros incompris, pas un criminel.
Ils ne regardent pas la chute, seulement la puissance.
Ce phénomène n’est pas propre à American History X.
On le retrouve à différentes échelles avec Fight Club, Joker ou Taxi Driver : des œuvres conçues pour critiquer la violence masculine ou nihiliste, mais récupérées par ceux qu’elles dénoncent. Je m’attarderai sur ces films dans de prochains articles.
Walter Benjamin parlait déjà de “l’esthétisation du fascisme et de la vie politique” : ce moment où la mise en scène de la puissance finit par éclipser la critique morale.
La lecture de gauche : comprendre la fabrique du fascisme
Pourtant, le message du film me semble limpide.
Derek n’est pas glorifié mais détruit.
Sa haine lui prend tout : son humanité, sa famille, son frère.
Le film montre que le fascisme n’est pas une folie individuelle, mais un produit social : une réponse fausse à de vraies souffrances.
C’est ce que j’écrivais après mon premier visionnage :
“Ces gens ne sont pas fous. Ils ne naissent pas fascistes. C’est un enchaînement de frustrations, de simplisme idéologique et de propagande. Comme tout dans nos vies, c’est le résultat d’un contexte social.”
Le film rappelle que le racisme n’est pas une maladie mentale, mais une construction politique et économique.
Et à ce titre, il reste profondément antifasciste : il montre que la haine se fabrique: donc qu’elle peut se défaire.
La critique radicale : un antifascisme centré sur le blanc
Mais il faut aussi entendre la lecture inverse, celle du spectateur qui rejette le film.
Son argument est implacable : pourquoi devrions-nous sympathiser avec un néonazi ?
Pourquoi la rédemption passe-t-elle toujours par la souffrance des victimes racisées ?
Pourquoi les personnages noirs n’existent que pour servir la morale des blancs ?
Il a raison.
Le film reste centré sur le regard blanc, sur la rédemption du bourreau et non sur la dignité des victimes.
L’antifascisme du film est réel, mais partiel : il éduque les blancs à ne plus haïr, mais il ne donne pas la parole à ceux qui subissent la haine.
C’est un antifascisme moral, pas politique.
Et c’est ce qui explique, peut-être, qu’une partie de la droite s’y retrouve : le film offre le luxe du pardon, pas celui de la justice.
L’appropriation fasciste : miroir ou malentendu ?
Que des néonazis se reconnaissent dans American History X n’est pas un hasard.
Ce film montre la haine avec un réalisme cru, et certains spectateurs s’y accrochent comme à un miroir flatteur.
Mais leur récupération dit plus sur leur incapacité à se penser eux-mêmes comme objets de critique que sur le film lui-même.
C’est le même mécanisme que lorsqu’un masculiniste cite Fight Club sans comprendre qu’il en est la cible.
Une œuvre ne contrôle jamais son interprétation. Elle n’en est cependant pas moins critiquable pour cette même raison.
Et c’est peut-être là le paradoxe ultime : aucun film antifasciste n’est à l’abri d’être aimé par les fascistes.
Le cinéma, comme la politique, dépend du regard qu’on y pose.
Les fascistes ne voient pas en American History X une œuvre politique ou politisé, hors comme je le montre dans cet article: tout est politique.
Comprendre sans excuser : la leçon d’un film antifasciste
American History X met en lumière la fascination pour la violence, la force, la virilité.
C’est pourquoi le film reste essentiel : il rappelle que comprendre n’est pas excuser, et qu’analyser le mal n’est pas le justifier.
Mais il appelle aussi à une vigilance : celle de ne jamais confondre empathie et complaisance.
Conclusion: le mal peut aussi se filmer à l’envers
Je suis persuadé qu’American History X n’est pas un film fasciste.
Mais c’est néanmoins un film fragile, ambigu, exposé à la récupération.
Il prouve que représenter le mal, c’est toujours risquer de le rendre fascinant.
C’est pourquoi il ne suffit pas de condamner le fascisme : il faut comprendre les ressorts sociaux, émotionnels et culturels qui le nourrissent.
Ce travail, c’est celui de la gauche, de la culture et de la pensée critique.
Dans un prochain article, j’aborderai cette question à travers la pensée d’Hannah Arendt :
comment la “banalité du mal” transforme des individus ordinaires en rouages de la haine.
Parce que comprendre American History X, c’est aussi comprendre comment le mal se rend banal, séduisant, et normalisé.
Cette question de la réception et des interprétations idéologiques ne concerne pas seulement American History X. Je la retrouve également dans The Brutalist, un film dont la fin reconfigure profondément le sens politique selon le regard que l’on porte sur son récit.
J’ai aussi écrit un article sur pourquoi nous devons agir face à la montée de l’extrême droite.
Pour plus d’analyses de film accéder à ma catégorie Culture & Politique.