Pourquoi tout est politique, même ce que nous croyons neutre

Il y a une phrase qui irrite beaucoup : « Tout est politique. » On l’entend souvent comme une exagération militante. Comme si la gauche voulait transformer chaque détail de la vie en champ de bataille idéologique.

Et inversement on entend régulièrement la droite dire « Arrêter de tout politiser. » ou le fameux « It’s not that deep. » en parlant de films, de concepts etc.

Alors qui a raison ?

« Tout est politique » ne dit pas que tout est partisan. Cette phrase dit quelque chose de beaucoup plus simple et beaucoup plus dérangeant : le pouvoir traverse tout. Et le pouvoir ne vit pas seulement au Parlement. Il vit dans les familles, les écrans, les corps, les goûts, les villes, les désirs.

Cette injonction à dépolitiser le monde est au cœur de la guerre des mots que j’analyse dans Pourquoi la gauche perd la bataille du langage.

Le pouvoir commence dans l’ordinaire

Regardons une journée banale.

Tu te lèves, tu manges quelque chose, tu prends les transports, tu travailles, tu scrolles, tu écoutes de la musique, tu regardes une série, tu parles à tes proches, tu fais des courses, tu te couches…

Rien de tout ça ne semble “politique”. Et pourtant, tout l’est.

Pourquoi certaines personnes mangent bio et d’autres du premier prix ?
Pourquoi certains ont du temps libre et d’autres en manquent ?
Pourquoi certaines musiques passent à la radio et d’autres restent invisibles ?
Pourquoi certains corps sont jugés désirables et d’autres non ?

Ces différences ne viennent pas du hasard. Elles viennent de rapports de force sociaux.

Nos goûts ne sont pas libres

On aime croire que nos goûts sont personnels. La musique qu’on écoute, les films qu’on regarde, les podcasts qu’on suit, les vêtements qu’on porte, les plats qu’on aime.

Mais comme le montre Bourdieu dans La Distinction, ces goûts sont formés par :

  • notre milieu social
  • notre éducation
  • notre accès à la culture
  • les algorithmes
  • l’industrie culturelle et le marketing

Ce que tu vois sur Netflix, Spotify ou YouTube n’est pas neutre. C’est ce qui est financé, promu, rendu visible. Le reste existe, mais il est relégué dans l’ombre.

Même ton imaginaire est traversé par l’économie et le pouvoir.

L’amour et la famille aussi sont politiques

Qui est perçu comme attirant ?
Qui a le droit d’aimer qui ?
Qui doit s’occuper des enfants ?
Qui doit sacrifier sa carrière ?

Les rapports de genre, de race, de classe structurent nos vies intimes. La famille participe pleinement à la fabrication du politique. On y apprend notamment :

  • l’autorité
  • l’obéissance
  • les rôles
  • la hiérarchie

Les relations intimes portent la marque des rapports sociaux qui les traversent.

Je parle plus précisément de la famille dans mon article dédié à 3. Une aspiration au dehors de Geoffroy de Lagasnerie.

La ville, le travail et l’école aussi ?

Un passage piéton, une piste cyclable, une école de quartier, un open space, un bureau fermé, un congé parental, un contrôle de police.

Tout cela organise :

  • qui est en sécurité
  • qui est pressé
  • qui est surveillé
  • qui est valorisé

Les lois ne sont qu’une partie de la politique : l’essentiel se joue dans l’organisation matérielle des existences.

Les décisions économiques que l’on présente comme techniques peuvent avoir des conséquences directes sur la vie et la mort. C’est précisément ce que montre Saint Luigi de Nicolas Framont, en analysant la violence capitaliste derrière les choix de gestion, de rentabilité et de refus de soins.

Dire que tout est politique, ce n’est pas moraliser

Dire que tout est politique ne veut pas dire : “tu dois être militant tout le temps”.

Cela veut dire : “tu vis dans un monde structuré par des rapports de domination, même quand tu ne t’en rends pas compte”.

Le vrai piège, ce n’est pas de politiser le quotidien. C’est de croire qu’il serait neutre.

Cette fausse neutralité, notamment dans l’information, je la décortique dans Pourquoi la neutralité journalistique est une illusion.

Reprendre conscience, c’est déjà résister

Quand tu comprends que ce que tu consommes, désires, regardes, ce que tu crois “normal” a été produit par des structures de pouvoir, tu reprends quelque chose de précieux : la possibilité de choisir autrement.

Tout est politique, non pas parce que tout est un débat, mais parce que tout est traversé par le pouvoir.

Et voir le pouvoir, c’est le premier pas pour le contester si il ne nous convient pas.

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