Journalistes influenceurs : quand l’information cède la place à la mise en scène

Quand informer devient performer

Les journalistes d’aujourd’hui n’informent plus seulement : ils se mettent en scène.
Entre YouTube, TikTok, podcasts et plateaux TV, la frontière entre journalisme et influence s’affine.
Informer ne suffit plus ; il faut performer.
Mais à force de chercher le “moment”, la viralité, la punchline, que reste-t-il de la vérité ?

La logique de l’attention restructure le métier. Elle impose ses codes, ses formats et ses récompenses.

Un paysage médiatique bouleversé

Selon le rapport Reuters 2024, analysé par l’INA, les vidéos d’information dominent désormais :
66 % des internautes dans le monde regardent chaque semaine une vidéo courte liée à l’actualité.
En France, 45 % des gens s’informent ainsi, et surtout via les plateformes : YouTube, TikTok, Instagram.

Plus de la moitié des Français s’informent aujourd’hui auprès de créateurs de contenu plutôt que de journalistes traditionnels.
Parmi les noms les plus cités : Hugo Décrypte, Salomé Saqué, Hugo Clément, mais aussi Éric Zemmour ou Pascal Praud.
Le même rapport souligne que la marque Hugo Décrypte est plus souvent mentionnée que Le Monde, Libération et Le Figaro réunis.

Ce glissement traduit une mutation profonde : l’autorité journalistique ne repose plus sur la rédaction, mais sur la personnalité.
L’information devient une affaire d’image, de confiance émotionnelle et de proximité algorithmique.
Bienvenue dans l’ère des journalistes influenceurs.

Hugo Décrypte, ou le journalisme à l’ère du divertissement

Hugo Travers, alias Hugo Décrypte, incarne parfaitement cette bascule.
Il a réussi là où les grands médias échouent : parler de politique à des millions de jeunes.
Mais pour y parvenir, il a dû adopter les codes du divertissement : montage rythmé, storytelling, formats courts, ton bienveillant, musique d’ambiance.
Le résultat est redoutablement efficace : des millions d’abonnés, une influence politique considérable et une image d’objectivité rassurante.

Mais la question demeure : à force de simplifier, ne perd-on pas la complexité ?
Quand le journaliste devient une marque personnelle, la neutralité devient une stratégie marketing.
On ne cherche plus à “dire le vrai”, mais à “rester crédible”. Et la crédibilité, sur Internet, se mesure en vues, pas en rigueur.

Cette illusion de neutralité, qui transforme le journaliste en arbitre alors qu’il cadre toujours le réel, je l’analyse plus en profondeur dans mon article Pourquoi la neutralité journalistique est une illusion.

Rien de condamnable ici, Hugo Décrypte fait de la pédagogie.
Mais il incarne un phénomène : celui d’une génération de journalistes qui doivent séduire pour informer, sous peine d’être inaudibles.

Quand l’influence remplace l’enquête : le cas Aqababe et l’illusion du scoop

À l’inverse, d’autres créateurs se font passer pour des journalistes sans en avoir ni la méthode, ni l’éthique.
Le cas d’Aqababe a été très médiatisé dernièrement notamment par France info et Le Monde.
1,5 million d’abonnés sur Instagram, 300 000 sur TikTok, un ton “people”, et surtout une ligne : la rumeur avant la vérification.
Il s’était déjà vanté dans une interview de Sam Zira de “n’avoir aucune éthique”, revendiquant une pratique “à l’américaine” où “une preuve, c’est une photo, un gossip, peu importe le contexte”.

Résultat : fausse mort de Brigitte Bardot, “traque numérique” absurde pour retrouver Xavier Dupont de Ligonnès, condamnations pour diffamation et injures publiques.
Ses “followers” deviennent enquêteurs amateurs, la justice perd du temps, et les médias classiques reprennent parfois ses Fake news par paresse.

Ce n’est plus du journalisme : c’est du contenu informationnel, fabriqué pour l’algorithme, où l’émotion prime sur la vérification.
Et c’est précisément cette confusion qui brouille la frontière entre informer et influencer.

Léa Salamé et le règne du “moment”

Le glissement ne se limite pas au numérique.
On en vient au cas qui m’énerve le plus et qui m’a donné envie d’écrire cet article.

Sur Kombini, Léa Salamé a déclaré :

« Le plus important, c’est le moment. Peut importe la question, peut importe la réponse, il faut qu’il y ait un moment. C’est pas d’aller chercher, déceler la vérité. Pour moi un bon journaliste c’est quelqu’un qui va faire un moment. »

Quelques mois plus tard, elle devient présentatrice du JT de 20h de France 2.
Le symbole est total : la journaliste qui revendique le “moment”, le clip, l’émotion, la séquence virale, prend la tête du journal censé représenter la vérité factuelle.

Le message envoyé est limpide : l’info n’a plus besoin d’être vraie, il suffit qu’elle soit vue.
L’info devient un produit de spectacle.
La politique, un contenu calibré pour le prime time.

L’exemple Mélenchon : quand la politique devient un show

Dernier épisode en date : l’interview de Jean-Luc Mélenchon par Benjamin Duhamel sur France Inter.
Un dialogue de sourds, analysé par Daniel Schneidermann dans Libération :
Duhamel, obsédé par la petite phrase, harcèle sur deux sujets ; Mélenchon tente de hausser le débat, s’agace, s’emporte.
Et immédiatement, tous les médias parlent… du doigt, pas du fond.

Le débat n’a pas été politique : il a été viral.
Le journaliste cherchait un moment, il l’a eu.
L’auditeur, lui, n’a rien appris.

La politique n’est plus discutée, elle est monétisée.

Le marché de l’attention : nouveau ministère de l’Information

Ce que ces exemples révèlent, c’est une transformation systémique.
Les journalistes ne sont pas devenus influenceurs par paresse, mais par contrainte : celle d’un modèle où le clic vaut plus que le contenu.

Le marché de l’attention impose ses lois :

  • Les rédactions traquent les “moments” comme les marques traquent les conversions.
  • Les chaînes d’info vivent de la peur et du drame.
  • Les algorithmes favorisent la colère et la simplification.

Résultat : les journalistes sont poussés à “faire audience” comme des créateurs de contenu, pendant que les influenceurs se font passer pour des journalistes.
Deux faces d’un même phénomène : la marchandisation de la parole publique.

Cette transformation n’est pas qu’un problème médiatique : elle façonne nos goûts, nos désirs et notre vision du monde, comme je le développe dans Pourquoi tout est politique.

Repolitiser l’information

Il est temps de rappeler une évidence : le rôle du journaliste n’est pas d’être aimé, suivi ou liké.
C’est d’être utile, de produire du sens et de rendre le monde intelligible.

Le problème n’est pas que les journalistes deviennent visibles.
Le problème, c’est qu’ils deviennent prévisibles, parce qu’ils parlent pour plaire, pas pour déranger.
Le problème, c’est qu’à l’image de Léa Salamé, ils ne cherchent plus la vérité.

Face à cette dérive, il faut une nouvelle éthique de l’information:

  • transparente sur ses sources,
  • consciente de ses biais,
  • indépendante des plateformes,
  • politisée.

Informer, ce n’est pas séduire.
C’est résister à la facilité du spectacle.

Dans une époque où les “moments” remplacent la vérité, repolitiser l’information devient un devoir.
Et dans un monde saturé d’images, c’est sans doute l’acte de résistance le plus radical.

Si vous souhaitez en savoir plus sur les médias que j’estime, mes sources d’informations je vous renvoie à ma section A propos.

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