Pourquoi la neutralité journalistique est une illusion

Pendant longtemps, on nous a appris que le journalisme devait être neutre. Un bon journaliste serait celui qui “donne la parole à tout le monde”, qui “ne prend pas parti”, qui “se contente de rapporter les faits”.

Cette idée est rassurante. Elle donne l’impression que l’information serait un miroir du réel, propre, objectif, débarrassé des idéologies. Pourtant, plus on regarde comment les médias fonctionnent réellement, plus cette neutralité ressemble à une fiction.

Car informer, ce n’est jamais seulement montrer le monde. C’est toujours le raconter.

Le problème n’est pas le mensonge, mais le choix

Imaginons une journée d’actualité. Il y a des grèves, une réforme, un bombardement, une polémique politique, une crise climatique, un fait divers. Les journalistes ne peuvent pas tout montrer. Ils doivent choisir.

Quel sujet ouvre le journal ?
Combien de temps lui accorde-t-on ?
Qui est invité pour en parler ?
Quels mots sont utilisés ?

Ces décisions ne sont jamais neutres. Elles créent une hiérarchie du réel. Elles disent implicitement : “ça, c’est important” et “ça, c’est secondaire”.

Même quand les faits sont vrais, leur mise en ordre fabrique déjà du sens.

Ce choix peut aussi se faire en fonction du Buzz qui sera généré. Je l’analyse dans mon article Journalistes influenceurs : quand l’information cède la place à la mise en scène.

La neutralité comme posture, pas comme réalité

Beaucoup de journalistes sont sincères et honnêtes. Ils ne veulent pas manipuler. Le problème n’est pas leur morale individuelle, mais le rôle qui leur est assigné.

La neutralité journalistique est une posture professionnelle : elle consiste à se présenter comme extérieur aux conflits. Mais dans une société traversée par des rapports de domination (de classe, de race, de genre, de pouvoir économique,…) se placer “au milieu” n’est jamais innocent.

Quand une grève oppose des salariés à une multinationale, donner “la parole aux deux camps” ne met pas sur un pied d’égalité un travailleur précaire et un PDG milliardaire. Cela masque l’asymétrie réelle. Cela transforme un rapport de force en simple désaccord d’opinions.

De plus, le gréviste sera probablement bien moins à l’aise à l’oral et devant une caméra que le PDG, habitué aux réunions et aux médias. Il sera donc moins capable de faire valoir ses arguments, et l’opinion publique penchera plus facilement en faveur du PDG.

Cette illusion de neutralité ne concerne pas que les médias : elle traverse toute notre vie sociale, comme je l’explique dans Pourquoi tout est politique, même ce que nous croyons neutre.

Le cadrage : l’idéologie invisible

Les médias dominants ne mentent pas délibérément (sauf certains). Ils cadrent. Ils définissent ce qui est pensable, ce qui est normal, ce qui est extrême. Clément Viktorovitch a aujourd’hui popularisé le concept de fenêtre d’Overton, qui désigne le champ du dicible dans l’espace public, un concept lié.

Dire “manifestants” ou “casseurs”, “migrants” ou “clandestins”, “charges” ou “cotisations”, ce n’est pas neutre. Chaque mot transporte une vision du monde.

Cette bataille du langage, que l’extrême droite gagne aujourd’hui, je l’analyse plus largement dans Pourquoi la gauche perd la bataille du langage.

Même le choix des images compte : montrer une vitrine brisée ou un manifestant blessé ne raconte pas la même histoire.

Ce cadrage agit comme une caméra : il ne crée pas la réalité, mais il décide où l’on regarde.

Déployer ce type de cadrage une seule fois n’est pas décisif. Mais le répéter jour après jour produit des effets politiques très réels. Reprenons l’exemple de la vitrine brisée. Si, à chaque manifestation, les médias choisissent de montrer en priorité les dégâts matériels, les affrontements et les “casseurs” (souvent réduits à la figure du Black Bloc) tandis que les revendications, les violences policières et le sens du mouvement restent hors-champ, alors un récit s’installe.

À force de ne voir que des vitrines cassées, le public finit par associer toute contestation à la violence. Les manifestants deviennent des fauteurs de trouble. La répression devient une réponse “raisonnable”. Et l’idée même de manifester glisse, peu à peu, du droit démocratique vers la menace pour l’ordre public.

C’est ainsi que le cadrage agit sur le long terme : il ne change pas seulement la perception d’un événement, mais la frontière de ce qu’il est légitime de penser. En saturant l’espace médiatique d’images de chaos et de peur, il déplace la fenêtre d’Overton. Ce qui était autrefois inacceptable (interdire une manifestation, criminaliser un mouvement social, justifier des violences policières) devient progressivement pensable, puis normal.

Pourquoi cette illusion est si utile

La neutralité journalistique est politiquement confortable.
Elle permet aux médias de dire : “Nous ne faisons que notre travail.”

Quand un plateau télé invite un ministre et un citoyen opposant, dans un décor calme, avec des questions polies, le conflit social devient un débat technique. La colère devient une opinion parmi d’autres. La violence structurelle disparaît derrière la bienséance.

Là où l’information en continu transforme la violence politique en séquence ou en polémique, certains récits culturels tentent encore de la replacer dans une histoire, une tension, un rapport de forces. C’est ce que propose Une bataille après l’autre, en montrant la résistance comme une expérience humaine avant d’être un événement médiatique.

Informer, c’est toujours prendre position

Reconnaître que la neutralité journalistique est une illusion ne veut pas dire appeler à la propagande. Cela veut dire exiger de la lucidité.

Tout média :

  • choisit ses sujets
  • choisit ses mots
  • choisit ses invités
  • choisit son rythme

Ces choix produisent une vision du monde. La question n’est pas “êtes-vous neutre ?”, mais de quel côté du réel vous placez-vous ?

Il faut comprendre qu’il est impossible d’être neutre. Lorsqu’un média s’en réclame, c’est précisément son cadrage qu’il faut interroger.

Refuser la fiction de la neutralité, c’est accepter que l’information est un champ de bataille.

Et dans une époque où l’extrême droite prospère sur la confusion et le cynisme, faire comme si les mots n’avaient pas de camp, c’est déjà en choisir un.

J’ai aussi écrit un article sur Pourquoi j’ai choisi d’agir face à la montée de l’extrême droite.

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