Une bataille après l’autre : un film sur la résistance à l’ère du retour de la violence politique

Analyse et critique d’une bataille après l’autre

Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson est un film qui arrive dans un moment trouble. À première vue, il raconte une histoire de lutte, de groupes armés et de tensions politiques aux États-Unis. Pourtant, il ne ressemble pas à un manifeste. Il avance par touches, par fragments, parfois même par l’humour. Et c’est précisément ce qui le rend intéressant aujourd’hui, alors que la violence politique redevient visible dans le réel.

Un film de résistance… sans mode d’emploi

Dans One Battle After Another (titre original), Leonardo DiCaprio sert de fil narratif. Son personnage traverse le film sans jamais en être totalement le centre. Il oscille entre figure principale et rôle secondaire, comme si Paul Thomas Anderson refusait l’héroïsation classique.

Le film surprend aussi par son ton. Là où l’on attendait quelque chose de lourd, presque solennel, il glisse des moments de décalage, comique. Cette légèreté n’annule pas la gravité du propos. Elle la rend plus supportable, plus humaine.

La révolution n’est pas expliquée. Elle est là, en arrière-plan. Elle sert de décor, de moteur narratif, mais jamais de leçon politique directe.

Violence, terrorisme et colère politique

En regardant Une bataille après l’autre, une question s’impose rapidement : comment une société bascule-t-elle vers la violence organisée ?

Le film montre des groupes armés, des formes de résistance violentes, que certains qualifieraient immédiatement de terroristes. Ce mot revient souvent dans le débat public. Pourtant, l’histoire politique rappelle une chose simple : les groupes opprimés recourent à la violence quand toute autre issue disparaît.

Stéphane Hessel l’écrivait déjà dans Indignez-vous ! : lorsque l’indignation ne débouche sur rien, elle se transforme en colère. Et parfois, en violence.

Cela ne signifie pas qu’il faille la célébrer. Mais la condamner sans interroger ce qui la produit revient à effacer les causes au profit des symptômes.

Une bataille après l’autre résonne avec l’Amérique d’aujourd’hui

Lorsque le film est sorti, il nous faisait déjà penser à l’Amérique de Trump. Quelques mois plus tard, il devient troublant.

Aux États-Unis :

  • des opérations de l’ICE ont provoqué la mort de civils (Renee Good, Axel Pretti,…)
  • un enfant de cinq ans a été interpellé par la police
  • des groupes armés apparaissent en se revendiquant de l’héritage des Black Panthers
  • la violence policière et institutionnelle devient de plus en plus visible

Même certains visages du pouvoir rappellent étrangement ceux du film. Gregory Bovino, figure sécuritaire récente, évoque presque physiquement le personnage interprété par Sean Penn: Colonel J. Lockjaw.

Comparaison physique entre Gregory Bovino, le visage de la militarisation de la lutte contre l’immigration clandestine aux Etats-Unis et Colonel J. Lockjaw, personnage du film une bataille après l'autre

Ce qui se passe aux USA arrivera en France

Ce qui se déroule aux États-Unis n’est pas un accident isolé. La France suit déjà une trajectoire similaire :

  • durcissement sécuritaire,
  • criminalisation des militants écologistes,
  • répression des mouvements sociaux,
  • banalisation des discours autoritaires.

L’histoire montre que ces processus avancent lentement. Toujours au nom de l’ordre, de la sécurité, de la stabilité, de la non-violence.

Dans ce contexte, celles et ceux qui résistent ne sont pas des fauteurs de trouble. Ils nous rappellent que l’obéissance n’est jamais neutre.

Refuser cette obéissance, c’est précisément ce que défend Geoffroy de Lagasnerie lorsqu’il appelle à sortir d’une politique de l’expression pour retrouver une politique de l’action, comme il l’explique dans Sortir de notre impuissance politique.

Mais un film parfois politiquement flou

Après l’analyse, vient la critique d’une bataille après l’autre. Plusieurs créateurs et critiques de gauche ont reproché au film son manque de radicalité politique. Certains y voient une œuvre “dépolitisée”, presque vide de contenu idéologique.

Cette lecture se défend. La révolution sert ici de prétexte narratif. Le film reste jouissif, parfois esthétique, sans jamais formuler de programme. On peut même dire que le film a un récit opposé à la révolution: d’abord d’un mouvement révolutionnaire collectif, à un combat individuel pour protéger sa famille.

Mais cette ambiguïté fait aussi sa force. Dans une bataille culturelle dominée par des récits de droite, voir un film de gauche qui montre la résistance sans la caricaturer est déjà un acte politique.

Tout ne doit pas être pédagogique. Certains récits servent d’abord à rouvrir l’imaginaire.

Comprendre la violence sans la justifier

Condamner la violence armée est nécessaire. Mais la condamner seule est insuffisant.

Il existe d’autres formes de violence, plus discrètes :

  • violence institutionnelle
  • violence économique
  • violence symbolique
  • violence politique

Celles-ci restent largement invisibles, car elles sont exercées par les dominants. Une bataille après l’autre rappelle, sans l’énoncer frontalement, que la violence ne commence jamais avec ceux qui se défendent.

Ces formes de violence s’inscrivent dans le quotidien et dans des structures que l’on croit souvent neutres, une idée que je développe plus largement dans Pourquoi tout est politique.

Pourquoi One Battle After Another compte dans la bataille culturelle

Paul Thomas Anderson ne donne pas de solutions. Il ne dit pas comment faire la révolution. Il montre autre chose : l’état d’un monde où la conflictualité revient, où la neutralité devient impossible.

Dans un moment où le fascisme progresse, où la violence d’État se banalise, les récits comptent. Et même imparfaits, ils peuvent ouvrir des brèches.

Parfois, rappeler qu’il existe des gens qui résistent suffit à fissurer le fatalisme.

Cette banalisation passe aussi par la manière dont les médias cadrent la violence (institutionnelle, policière, symbolique, etc.) et la rendent acceptable, comme je l’analyse dans mon article Pourquoi la neutralité journalistique est une illusion.

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