À première vue, le livre Saint Luigi de Nicolas Framont parle de Luigi Mangione, accusé d’avoir assassiné Brian Thompson, PDG de UnitedHealthcare, en décembre 2024. L’affaire a immédiatement pris une dimension mondiale : un patron d’assurance santé privée tué en pleine rue, un suspect devenu icône sur les réseaux sociaux, une partie du public incapable de condamner l’acte avec la froideur attendue. Mangione a plaidé non coupable dans les procédures engagées contre lui, et l’affaire reste juridiquement en cours.
Mais Saint Luigi de Nicolas Framont ne se limite pas à l’affaire Mangione. Le livre pose une question beaucoup plus large : pourquoi certaines violences nous choquent immédiatement, tandis que d’autres sont acceptées comme le fonctionnement normal du monde ?
C’est là que le livre devient vraiment intéressant.
Parce qu’il ne demande pas seulement : “Luigi Mangione est-il coupable ?”
Il demande plutôt : “Pourquoi la mort d’un PDG choque davantage que les milliers de morts produites par des décisions économiques parfaitement légales ?”
Saint Luigi Nicolas Framont : rendre visible la violence capitaliste
La grande force de Saint Luigi, c’est de déplacer le regard.
Un meurtre est visible. Il y a une arme, une scène, un corps, un coupable présumé, une enquête. La violence apparaît clairement. Elle a une forme reconnaissable.
La violence capitaliste fonctionne autrement. Elle passe par des décisions administratives, des objectifs de rentabilité, des refus de remboursement, des licenciements, des tableaux Excel, des politiques de réduction des coûts. Elle ne ressemble pas toujours à une violence. Elle ressemble à de la gestion.
C’est aussi une manière de rappeler que tout est politique, y compris ce que l’on présente comme de simples choix de gestion, de rentabilité ou d’organisation économique.
Dans le cas de l’assurance santé privée américaine, la violence peut prendre la forme d’un refus de soin ou d’un refus de prise en charge. Personne ne tire directement. Personne ne frappe. Pourtant, des gens meurent. Une multitude est tuée par les décisions de quelques-uns: la bourgeoisie.
Le livre montre alors une asymétrie morale centrale : la violence des dominés est immédiatement nommée, condamnée, criminalisée. La violence des dominants, elle, se cache derrière la légalité, les procédures, les métiers respectables, les bilans financiers.
Et c’est peut-être cela, la vraie question du livre : qui a le droit de tuer sans être appelé violent, criminel, ou meurtrier ?
Luigi Mangione comme symptôme politique
Si Luigi Mangione est devenu une figure populaire pour une partie d’Internet, c’est parce que la victime incarnait un secteur profondément haï : l’assurance santé privée américaine. Beaucoup de gens ont vu dans cette affaire autre chose qu’un crime individuel. Ils y ont vu une revanche symbolique contre un système qui refuse des soins, trie les vies et transforme la santé en marché.
Bien sûr, tuer quelqu’un est un acte moralement et philosophiquement répréhensible et ça Nicolas Framont n’a de cesse de le répéter. Mais si l’on s’arrête là, on rate ce que cette affaire révèle : un niveau de haine sociale rarement exprimé aussi frontalement contre la bourgeoisie.
Et c’est ici que Saint Luigi devient un livre sur la lutte des classes.
Nommer la bourgeoisie comme ennemie
C’est l’un des points les plus forts du travail de Nicolas Framont et de Frustration Magazine : leur attention aux mots.
Frustration ne parle pas seulement des “riches”, des “élites” ou des “décideurs”. Ces mots sont souvent trop vagues, trop polis, trop compatibles avec le langage médiatique dominant.
Le mot bourgeoisie a une autre force. Il désigne une classe. Il rappelle des intérêts matériels. Il nomme un groupe social qui possède, dirige, décide, licencie, investit, privatise, hérite, impose ses normes et se présente ensuite comme neutre, compétent, raisonnable.
Parce qu’on ne combat pas un phénomène qu’on ne sait pas nommer.
Et on ne construit pas un rapport de force contre des “gens aisés” ou des “acteurs économiques”. On le construit contre une classe sociale organisée.
Dire “bourgeoisie”, c’est déjà changer le décor. Ce n’est plus une société composée d’individus plus ou moins chanceux. C’est une société traversée par des intérêts opposés.
Cette attention au vocabulaire rejoint une idée centrale que je développe dans Pourquoi la gauche perd la bataille du langage : nommer l’adversaire, choisir ses mots, refuser les euphémismes, c’est déjà entrer dans le rapport de force.
La morale dominante protège les puissants
Le livre dérange parce qu’il attaque notre réflexe moral.
Quand une personne tue, nous savons quoi dire : c’est condamnable.
Quand une entreprise détruit des vies discrètement pour le profit, les médias n’en parlent pas, d’un coup ce ne sont plus des crimes. Nous parlons de stratégie, de contraintes économiques, de compétitivité, de marché, de décisions difficiles, de dette.
Cette différence de traitement montre aussi pourquoi la neutralité journalistique est une illusion : les médias ne se contentent pas de raconter la violence, ils décident quelles violences méritent d’être vues, nommées et condamnées.
Cette différence de traitement est politique.
La morale dominante demande aux dominés d’être pacifiques, patients, responsables. Elle leur demande de voter, de manifester calmement, d’attendre le bon moment, de respecter les procédures. Mais elle tolère chaque jour la violence organisée des dominants : précarité, refus de soins, salaires trop bas, accidents du travail, destruction écologique, management brutal.
Le problème n’est donc pas seulement la violence. Le problème est la distribution sociale du droit à la violence.
Cette réflexion rejoint aussi Par-delà le principe de répression, où Geoffroy de Lagasnerie propose de juger la justice non à partir de la loi, mais à partir de ce qu’elle produit concrètement sur les vies.
Comment répondre à la violence du capitalisme ?
Le sous-titre du livre est essentiel : Comment répondre à la violence du capitalisme ?
Framont ne se contente pas de dire que le capitalisme est violent. Il pose la question stratégique : que fait-on face à cette violence ?
Voter ? Manifester ? Signer des pétitions ? Attendre une alternance ? Faire confiance aux partis ? Aux syndicats ? Aux institutions ? À la justice ?
Cette interrogation rejoint directement Sortir de notre impuissance politique, où Geoffroy de Lagasnerie critique une gauche trop souvent enfermée dans l’expression, la dénonciation et les rituels symboliques, au lieu de chercher des effets réels sur le monde.
Saint Luigi semble traversé par une inquiétude : les réponses classiques paraissent de moins en moins capables de contenir la violence capitaliste. Pendant que la gauche explique, les bourgeoisies gouvernent. Pendant que les mouvements sociaux demandent justice, les actionnaires encaissent. Pendant que les experts documentent la souffrance, les institutions continuent.
C’est ce qui rend la figure de Luigi Mangione aussi explosive. Elle apparaît dans un moment où beaucoup de gens ne croient plus à l’efficacité des voies normales.
Le livre ne dit pas qu’il faudrait imiter Luigi. Il montre plutôt que lorsqu’un système rend les réponses légales inefficaces, il produit lui-même les conditions de réponses plus brutales.
La violence, la gauche et le piège de l’impuissance
Saint Luigi pose aussi une question difficile à la gauche : pourquoi avons-nous si peur du rapport de force ?
La « gauche » contemporaine parle beaucoup de pédagogie, de sensibilisation, de débat, de déconstruction. Tout cela est utile. Mais face à une classe dominante organisée, cela ne suffit pas, et cela n’a jamais suffit.
Les conquêtes sociales ne sont pas venues seulement de bons arguments. Elles sont venues de grèves, de blocages, de menaces, de conflictualité. Les puissants ne cèdent jamais parce qu’ils sont convaincus. Ils cèdent lorsqu’ils ont quelque chose à perdre. C’est toute notre histoire politique qui nous l’apprend: rien n’a jamais été gagné sans violence, sans renversement du rapport de force.
Framont rappelle que la politique n’est pas un concours de morale, ce n’est jamais la meilleure idée qui gagne. C’est un affrontement entre des intérêts. Et dans cet affrontement, la bourgeoisie ne se prive jamais d’utiliser ses armes : médias, argent, droit, police, lobbying, management, chantage à l’emploi, chantage à la dette, chantage à la fuite des capitaux.
Face à cela, demander aux dominés, aux oppressés, d’être pacifistes revient à leur demander de prendre les coups sans jamais les rendre.
Pourquoi j’ai adoré Saint Luigi de Nicolas Framont
Dans le débat public, on demande souvent aux colères populaires de se justifier. Pourquoi êtes-vous si en colère ? Pourquoi ces mots ? Pourquoi cette violence ? Pourquoi cette haine des riches ?
Framont inverse la question.
Pourquoi faudrait-il rester calme face à un système qui tue ?
Pourquoi faudrait-il respecter une classe qui ne respecte pas nos vies ?
Pourquoi la bourgeoisie aurait-elle droit à la nuance, à la complexité, à la présomption de compétence, quand ses décisions produisent autant de souffrance ?
Le livre ne donne pas une réponse simple. Il ne transforme pas Luigi Mangione en modèle politique. Il fait mieux : il montre pourquoi une société peut en arriver à fabriquer des “saints” à partir de figures criminelles.
Et cette fabrication dit quelque chose de terrible sur notre époque.
Elle dit que beaucoup de gens ne croient plus que la justice viendra d’en haut.
Elle dit que le capitalisme produit une violence si permanente que certains finissent par voir dans la vengeance une forme de vérité, de finalité…